jeudi 6 décembre 2007

Amiante : cent fois le drame du sang contaminé

100.000 morts entre 1995 et 2025, un million de victimes. Le pire est à venir.
Demain s’ouvre, à Douai, le jugement en appel opposant Alstom et ses anciens salariés de Lys-lez-Lannoy.
Anciens salariés et associations espèrent la confirmation d’un jugement exemplaire.
Novembre 2006 : les anciens salariés d’Alstom Power Boiler applaudissent. Le PDG de l’entreprise, Bernard Gomez, est condamné à neuf mois d’emprisonnement avec sursis et à 3.000 euros d’amende, la société Alstom à 75.000 euros (montant maximal prévu par la loi). Alstom est également condamné à verser 10.000 euros à chacun des salariés exposés à l’amiante dans les usines de Lis-lez-Lannoy et de Roubaix entre 1998 et 2001.
Un jugement exemplaire dans la courte histoire judiciaire de l’amiante. Alstom Power Boiler a interjeté appel de cette décision. Un nouveau procès s’ouvre donc demain à la cour d’appel de Douai.
Le « Hiroshima français »
Les faits se sont produits après l’adoption du décret du 24 décembre 1996 posant le principe d’une interdiction générale de l’amiante. Pour Me Jean-Paul Teissonnière, avocat des salariés, « on est ici dans les niveaux supérieurs des peines prononcées. C’est encore dérisoire, mais on progresse. D’ailleurs, pour la première fois, la partie civile est composée de salariés exposés aux risques sans que la maladie ne soit encore déclarée. Cette affaire a pris la dimension d’un procès d’assises. C’est une première en France ».
Les 150 salariés présents au moment des faits ont été contaminés par les poussières d’amiante, très volatiles. « Les inhalations provoquent des plaques pleurales, ou des cancers du poumon, de la plèvre, dont les chances de survie sont infimes. Ces maladies apparaissent entre dix et quarante ans après la contamination. Jusqu’à présent, le droit ignorait ces contaminations… » Parmi les salariés, certains sont déjà malades, comme Gaëtan. L’entreprise Alstom a déjà été condamnée des dizaines de fois pour fautes inexcusables.
Jurisprudence
Alstom Power Boiler n’est en fait qu’un révélateur. Les plus grands fleurons de l’industrie sont concernés : Valeo, Michelin, Renault, Aéroports de Paris, Eternit, Areva, Saint-Gobain… Si le jugement est confirmé, cette jurisprudence fera date.
“J’ai donné ma vie pour la gagner”
Gaëtan Calafiore, 50 ans, soudeur en retraite anticipée pour maladie professionnelleGaëtan a soufflé ses cinquante bougies le ventre noué. Angoisse qui ne le lâche plus depuis l’annonce du diagnostic : plaques pleurales liées à une contamination par l’amiante. C’était en 2002. « Depuis cinq ans, j’y pense chaque jour. Je suis tombé en dépression. Psychologiquement, c’est très dur. J’étais si sûr d’avoir été épargné. » Le soir de son scanner, Gaëtan déclare une péricardite et une pleurésie, c’est-à-dire de l’eau dans les poumons. La maladie prend ses droits.
Pourtant il a continué à travailler, par amour pour son métier. Pour sa famille. Si les difficultés respiratoires prennent parfois le dessus, il tient. « Je ressentais et ressens toujours de grosses boules dans la poitrine. Au moindre effort, je suis essoufflé. J’évite de trop en parler, je sais mes proches inquiets. » Si Gaëtan reste pudique sur sa douleur, il n’entend pas taire son ressentiment à l’égard de l’entreprise Alstom : vif, prégnant.
Des masques en papier
Gaëtan a commencé sa carrière de soudeur le 28 février 1975. « Je travaillais sur des panneaux, des tubes pour des chaudières destinées aux centrales thermiques et nucléaires. Ni moi ni mes collègues n’avons été informés des risques liés à l’amiante. J’ai travaillé jusqu’en 2003, le 15 avril, jour de la fermeture de l’usine. Nous n’avions aucune protection, juste un masque en papier pour les poussières. Pour monter ou démonter les gros fours, on n’avait rien. » Après le décret interdisant l’amiante, en 1996, « nos méthodes de travail n’ont pas changé ».Selon lui, « les responsables, la médecine du travail savaient, mais n’ont rien dit. Ils auraient dû nous protéger. » En revanche, « ils nous ont licenciés comme des malpropres en 2003. On a été tellement déçus… En fait, j’ai donné ma vie pour la gagner. . Sentiment d’injustice, d’humiliation.
Fautes inexcusables
Cette année-là, Gaëtan entame les procédures de reconnaissance de sa maladie professionnelle, aidé aussi par un premier avocat dont il se séparera, comme beaucoup de ses collègues. « Quand nous avons voulu attaquer l’entreprise pour fautes inexcusables, il a fait traîner la procédure pendant quatre ans. » Lui et une majorité des salariés ont ensuite été représentés par Me Topaloff, avocat spécialiste des dossiers amiante. L’audience est prévue le 13 décembre au tribunal de Lille. Une cinquantaine d’autres se succéderont dans les mois qui viennent.Mais avant ce rendez-vous, Gaëtan sera sur les bancs de la cour d’appel de Douai, il fait partie des 150 salariés qui se sont portés partie civile. « J’attends que notre directeur soit puni, et avec lui les dirigeants de la société. Et qu’on gagne notre procès. »En attendant, Gaëtan essaie de ne pas trop penser à son scanner, programmé dans dix jours…

Chiffres

3.000 décès par an causés par l’amiante.
On estime à 100.000 le nombre de morts entre 1995 et 2025 en France et 500.000 en Europe.
1 million de victimes en France (1).
Le coût annuel d’indemnisation de ces pathologies s’établirait entre 11,7 et 22 milliards d’euros pour les vingt prochaines années. Evaluation portée à 37 milliards d’euros si l’on tient compte des coûts liés aux départs anticipés des salariés.
En 2007, 936 chantiers contrôlés. « Dans 76 % des cas, des anomalies ont été constatées » et « 29 % des évaluations des risques sont jugées insatisfaisantes » (2).
Entre juin 2006 et mai 2007, le Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante (Fiva) a enregistré un total de 22.681 demandes d’indemnisation, soit une moyenne de 1.890 demandes par mois, toutes demandes confondues.
Les hommes constituent 94 % de la population des victimes de l’amiante (3).
70 % des malades sont âgés de 51 à 70 ans.
(1) Andeva ; (2) Ministère du Travail, 2007 ; (3) Fiva.
Il y a quelques années j'étais interviewé à RTL TOULON.
Jean Michel CECI, sachant que j'avais une "maladie" de l'amiante, me demanda: "- que ressentent les victimes?" Je ne savais pas quoi lui répondre. Alors, je lui ai dit: "-Imaginez que vous êtes le père d'un enfant victime du sang contaminé, et que vous rencontriez un ami qui vous demande: - Comment ça va ? - vous lui répondrez que vous avez beaucoup de souci, et que vous craignez une issue fatale pour votre enfant. Imaginez vous alors, que votre ami vous dise: - Je suis content pour toi, tu va te faire un paquet de pognon, je me suis laissé dire que certains se sont fait 300 000 € !
La suite est facilement imaginable, et votre ami se retrouverait à l'hopital !
"
Et pourtant, c'est à peu près celà que nous avons entendu: - "Tu as de la chance, tu va partir en préretraite, et tu va toucher du pognon !"
La colère passée, après avoir entendu celà, j'ai proposé à celui qui me croyait heureux, de le rendre heureux comme moi, mais sans attendre 30 ou 40 ans."il suffit que nous attendions le passage d'un bus ou un camion, je te jette sous ses roues, et si tu survis, tu te fera une petite fortune par les assurances !"
Je n'ai pas eu besoin d'en dire plus, je crois qu'il avait compris.
Marc Chapelet

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