mercredi 7 novembre 2007

L'amiante contaminait au-delà de l'usine

Les victimes et leurs familles ont remporté une victoire. Mais leur combat n'est pas fini. Fin octobre, l'Institut de veille sanitaire (InVS) a rendu publique une étude qui prouve pour la première fois en France qu'il n'est nul besoin de travailler dans une usine d'amiante pour être contaminé : vivre à proximité suffit.
L'Institut s'est penché sur le cas du Comptoir des minéraux et des matières premières (CMMP) d'Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) - qui a broyé de l'amiante de 1938 à 1975, puis a fermé en 1991 -, et a identifié onze cas de plaques pleurales ou de cancers de la plèvre chez des habitants de la commune, liés à l'activité de l'entreprise.
Les malades ne travaillaient pas pour le CMMP mais logeaient à des dizaines de mètres des ateliers.
Devant ces résultats alarmants, le ministère de la Santé a mis en place un numéro vert* pour permettre aux victimes, qui auraient habité le secteur durant cette période, de se signaler.
20Minutes a rencontré ces habitants qui réclament un programme d'ampleur nationale pour identifier les victimes de l'amiante et déterminer leur source de contamination. Nombre d'entre eux attendent aussi que leur plainte contre le CMMP - qui existe toujours - aboutisse. «Je ne veux pas de dédommagement, ça ne me ramènera pas mon frère», raconte Nicole Voide, dont le frère est décédé en 1995 (lire ci-dessous). «Mais je veux que cette entreprise soit reconnue publiquement comme responsable.» Un bras de fer est engagé entre le CMMP, les riverains et l'Etat, pour définir avec quelle technique ces ateliers, toujours imprégnés d'amiante, seront démolis.
« Mon frère avait les poumons tout blancs, bourrés d'amiante »
Douze ans après la disparition de son frère, Nicole Voide a encore la voix qui tremble en évoquant ses derniers mois. « Depuis des années, son docteur lui disait qu'il faisait une bronchite chronique, et il était sous traitement antibiotique. Un jour, il a fait une crise, il étouffait. Il est allé aux urgences et on lui a fait une radio : il avait les poumons tout blancs. "Ils sont bourrés d'amiante", nous a dit le pneumologue. Il est parti seize mois plus tard », souffle Nicole en serrant le portrait de Pierre sur ses genoux.
Son frère avait 49 ans lorsqu'il a succombé d'un cancer de la plèvre en 1995, une maladie directement liée à l'exposition à l'amiante. Il n'avait pourtant jamais travaillé dans l'usine de broyage du Comptoir des minéraux et des matières premières, mais habitait à des dizaines de mètres des ateliers. Il a été reconnu comme victime environnementale par l'Institut de veille sanitaire. « C'est la première fois en France que l'on reconnaît que le simple fait d'avoir vécu à côté d'une usine d'amiante engendre des maladies », assène Gérard Voide, le mari de Nicole, qui plaide pour que l'Etat recherche activement les personnes qui ont habité à proximité de l'usine.
Cinq associations se battent pour faire avancer ce dossier, et elles ont déjà recensé « soixante-dix cas de cancers et de plaques pleurales » potentiellement liés à l'activité du CMMP d'Aulnay-sous-Bois. Et le bilan est certainement beaucoup plus lourd, car « il y avait beaucoup d'ouvriers d'Afrique du Nord qui travaillaient et habitaient ici. Depuis, ils sont retournés au pays et on a perdu leur trace. »
Contaminés en famille
Il y a aussi ceux qui restent. Comme Daniel Morize, 63 ans, qui a perdu ses deux parents, une soeur et un frère à cause de l'amiante. Ils habitaient à quelques dizaines de mètres de l'usine. Son père y a travaillé dix ans, Daniel quatre, de 14 à 18 ans, et il se souvient des conditions sanitaires dans les ateliers. « Notre père nous faisait sauter sur ses genoux le soir en rentrant, avec son bleu de travail chargé d'amiante », car les uniformes n'étaient pas lavés sur place. Il se rappelle du « brouillard de fibres en suspension dans la journée. On ne voyait pas à deux mètres. » Il n'avait « pas de protection pour charger les blocs d'amiante dans les camions », mais ne veut pas croire que l'entreprise ignorait les risques. « Tous les jours, l'usine nous donnait du lait à boire, car c'était considéré comme un antipoison à l'époque », soupire-t-il. Peu à peu, ses collègues sont tombés malades. La médecine du travail n'a pas réagi. « Quand on savait qu'il allait y avoir une inspection, la direction nous faisait tout nettoyer, c'était clean. » Mais dans le cimetière mitoyen - macabre coïncidence -, « les tombes étaient recouvertes de poussière blanche ».
Une école primaire attenante
Les habitants et les travailleurs ne sont pas les seuls à avoir été exposés. Une école jouxte l'usine, et elle a seulement été transférée il y a un an par la municipalité, « par mesure de précaution ». Au fond de la cour de récréation, c'est le mur de l'atelier d'amiante qui servait de séparation, criblé de trous et de fissures, à quelques centimètres des enfants. Et la toiture de l'usine, construite à base d'amiante, s'effritait au-dessus de leurs têtes. Catherine Lerat, qui a monté un collectif de parents d'élèves, enrage. « Lorsque j'ai mis ma fille en 2001 dans cette maternelle, j'ai demandé ce que cachait ce mur. On m'a répondu : "C'est l'usine d'amiante." J'ai dénoncé la situation en conseil d'école. Les parents ont alors découvert le pot aux roses. La direction m'a traitée de tous les noms. J'étais hystérique, selon eux. » Aujourd'hui, elle appelle à une recherche active de tous les enfants qui sont passés dans cette école depuis 1938. « Je trouverais normal que les mômes scolarisés pendant la période de broyage d'amiante puissent être informés de leurs droits, qu'ils aient des soins et des examens gratuits. »
Source : http://www.20minutes.fr/

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