Déjà 22 morts et 130 malades
Ils sont vulcanologues, physiciens, géologues... Pendant des décennies, ils ont enseigné sur le campus le plus amianté d'Europe. Ils souffrent de plaques pleurales, de cancers du poumon ou de la plèvre. Enquête sur un scandale d'Etat
Quand Dédé a pris sa retraite, il n'a pas fait de pot de départ. Lui si jovial d'habitude, il est parti comme un voleur. Il a tourné la page de trente-neuf ans de bons et loyaux services à Jussieu, sans un regard, sans un regret. Dédé est parti fâché. Et malade. Saleté d'amiante. Elle lui aura tout gâché. Même son départ.
Quand Dédé a pris sa retraite, il n'a pas fait de pot de départ. Lui si jovial d'habitude, il est parti comme un voleur. Il a tourné la page de trente-neuf ans de bons et loyaux services à Jussieu, sans un regard, sans un regret. Dédé est parti fâché. Et malade. Saleté d'amiante. Elle lui aura tout gâché. Même son départ.
Pendant trois décennies, tout se passe plutôt bien pour ce technicien de l'Institut de Physique du Globe, sur le campus de Jussieu. Mais à partir de 1996, les choses dégénèrent. Cette année-là, Dédé apprend qu'il est atteint de plaques pleurales, des microfibres d'amiante calcifiées dans les poumons. Un choc. Le plus dur ? La réaction de son patron et ami, un homme exigeant et passionné, Claude Allègre. Dédé se rappelle encore du jour où il est allé le voir pour lui faire signer son attestation de maladie professionnelle : «Ca s'est passé dans le couloir, en coup de vent, Allègre a jeté un oeil sur le document, et puis il m'a lancé : «Dédé, pourquoi vous faites ça ?»» Ensuite il a signé, vite fait, en laissant tomber : «Dédé, le risque zéro n'existe pas.»Depuis, les deux hommes sont brouillés. Onze ans après, Allègre n'en démord pas : «On compte plus de morts par Vélib' qu'en trente ans à Jussieu !», s'exclame-t-il. Longtemps, comme Claude Allègre, les autorités à tous les niveaux ont minimisé le danger. L'amiante ? «Elle était là, mais on ne voyait pas le risque», confie un responsable universitaire. Jussieu ou l'histoire d'un scandale. Celle d'un campus empoisonné, laissé à l'abandon pendant des années. Un symbole de l'inertie des pouvoirs publics (voir encadré). Bilan : déjà 22 morts et 130 victimes reconnues en maladie professionnelle. Deux plaintes déposées en 1996 et 1997 pour «non-assistance à personne en danger» et «mise en danger d 'autrui», auxquelles se sont jointes 120 parties civiles, dont 40 victimes.
Aujourd'hui, Dédé ne travaille plus. Il ne sort pas trop quand il fait froid. Et se méfie de l'hiver et des bronchites qui arrivent. Dédé est amer.
Dix ans qu'il a porté plainte, et rien n'a bougé. L'instruction piétine, trois juges d'instruction se sont succédé, sans résultat. Et les nouveaux malades ne cessent d'apparaître : une dizaine chaque année. Pourtant, Dédé n'ose pas se plaindre. Lui, il n'a que des plaques pleurales, le moins grave des symptômes de l'or blanc, comme on appelle encore l'amiante : 10% d'invalidité tout de même, et des difficultés respiratoires. Mais surtout la crainte de développer un mésothéliome, ce terrible cancer de la plèvre associé spécifiquement à l'amiante. A Jussieu, onze personnes y ont succombé. Des chercheurs en physique, paléontologie, sciences naturelles ou vulcanologie.
Alors Dédé se dit qu'il est le prochain sur la liste. «Avoir des plaques pleurales, c'est vivre avec une épée de Damoclès, nos poumons en portent les stigmates, mais on ne sait si et quand un cancer va se déclarer», dit-il. Jusqu'à présent, aucune étude épidémiologique n'avait pu relier ces décès à la seule présence du minéral dans les locaux de l'université. Mais un rapport de l'InVS et de l'Inserm, publié le mois dernier, démontre qu'à Jussieu cinq personnes au moins sont décédées d'un mésothéliome des suites d'une exposition passive à l'amiante. Une première mondiale. Le poison ne tue plus seulement des cols bleus, mais des cols blancs. «On a longtemps pensé que ce cancer ne touchait que les ouvriers de l'industrie ou du bâtiment en contact direct avec l'amiante, explique le professeur Marcel Goldberg, épidémiologiste à l'InVS. Pas des professeurs d'université.» Pendant trente ans, Daniel Pajaud, paléontologue et géologue réputé, a été exposé tous les jours à l'amiante. Son enfant, Louis, adorait l'accompagner à son laboratoire. Une galerie des merveilles. Des fossiles partout, des pierres de toutes les couleurs. Sur les photos, Daniel Pajaud, penché sur son bureau, a l'air studieux avec sa blouse blanche. «A l'époque, on ne pensait pas qu'il faisait un métier dangereux.» Lui non plus ne savait pas qu'en nettoyant tous les matins la poussière blanche qui tombait du plafond il allait contracter un cancer inguérissable. En 2000, il part en retraite. Trois ans plus tard, son fils Louis s'inquiète de le voir aussi essoufflé et l'envoie chez un ami médecin. Très vite, on découvre des cellules cancéreuses : c'est un mésothéliome. Louis devine que son père n'en a plus pour longtemps : «La moyenne, c'est onze mois.» Exactement le temps qu'il a fallu à Daniel pour mourir.
«Qu'attend-on ? Que les malades se multiplient ? Que les gens crèvent les uns après les autres ?», s'énerve Louis. Pourquoi avoir utilisé de l'amiante dès lors qu'on connaissait très bien les risques depuis la fin du XIXe siècle ? Comment expliquer que, quelques années à peine après sa construction, la fac tombait déjà en morceaux ? Pourquoi avoir tant tardé pour commencer le désamiantage ? Chez les victimes et leurs proches, la colère le dispute souvent à la résignation. Tous se rappellent, après coup, de la poussière, omniprésente : «Elle tombait du plafond, déréglait les machines et prenait à la gorge», se souvient Alain Simonin, atteint de plaques pleurales. En 1967, jeune sismologue de 31 ans, il vient d être recruté à Jussieu. A l'époque, la fac était encore en chantier. Les «barres», ces structures en pilotis qui abritent les salles de cours, sont inachevées. Pour les isoler du feu, les ouvriers «floquent» à tour de bras, en pulvérisant une pâte d'amiante sur les poteaux en fer. C'est un formidable isolateur naturel. «Les ouvriers faisaient ça sans masque, en plein air, les poussières volaient de partout», se rappelle Alain Simonin. Bien sûr, il ignore que ce gros nuage blanc qu'il doit traverser tous les jours pour aller à l'autre bout du campus, tour 14-24, lui gâchera sa retraite trente ans plus tard.Gérard aussi l'ignore. Ingénieur d'études en géologie, il reste marqué par les plafonds de son laboratoire, des plaques métalliques perforées qui servaient à faire circuler le chauffage. «Mais comme l'amiante était au plafond, l'air vicié circulait partout», dit-il. Et puis, au fil du temps, il a fallu faire des travaux, installer de nouveaux ordinateurs, des machines plus performantes. «On faisait passer des câbles dans les plafonds, à mains nues, sans savoir que c'était dangereux», poursuit-il. L'autre menace, c'était les placards. De véritables nids d'amiante, car c'est par là que passaient les grosses poutrelles métalliques floquées sans revêtement. «A chaque fois qu'on les ouvrait, la poussière s'échappait», raconte-t-il. L'université s'est rapidement dégradée. «Dans certains couloirs, les plafonds étaient éventrés, des pigeons y avaient même fait leur nid, et des morceaux d'amiante tombaient par terre, au milieu des étudiants», se souvient Marc Hindry, professeur de mathématiques. On a même retrouvé en 1994, au moment où on commence à recenser les premiers malades, deux gros sacs de jute remplis d'amiante pure oubliés dans des placards. «Il a fallu attendre 1995 pour commencer les premiers travaux de désamiantage ! accuse Michel Parigot, le président du Comité anti-amiante de Jussieu. Alors qu'en 1975 un rapport de l'Institut national de Recherche et de Sécurité faisait déjà état de poussières d'amiante dans les locaux !» Blouson de cuir, jean noir, yeux bleus, queue de cheval, ce chercheur en maths a le look d'un étudiant malgré ses 51 ans. Depuis 1994, avec son association, il se bat pour que les victimes de l'amiante soient reconnues en maladie professionnelle et indemnisées. Et essaie tant bien que mal de recenser les nouveaux cas. «C'est un travail de fourmi. Les étudiants passent quelques années, et puis on perd leur trace, explique-t-il. Et Jussieu ne tient pas de registre des employés.» Les médecins du travail non plus. Ils avaient bien mis en place dans les années 1980 un comité de suivi pour surveiller la santé des enseignants, mais, surprise, des pièces essentielles manquent à leurs dossiers. Plus inquiétant, ils ont rendu des diagnostics erronés pour une cinquantaine d'employés aujourd'hui atteints de plaques pleurales. Le physicien Michel Cassien est de ceux-là. En 1998, lors d'une visite médicale annuelle de Paris- VI, une radio révèle l'existence de plaques pleurales dans ses poumons. En réalité, son rapport d'expertise médicale, obtenu par «le Nouvel Observateur», révèle que ses anomalies pleurales étaient déjà visibles sur une ancienne radio datant de... novembre 1988. Acte délibéré, négligence, incompétence ? «Pendant dix ans, l'université m'a menti !», s'insurge-t-il.C'est ce que l'instruction devra déterminer. Au pôle santé du tribunal de Paris, Marie-Odile Bertella-Geoffroy croule sous les dossiers. Depuis son arrivée il y a cinq ans, cette juge coriace - c'est elle qui a instruit le scandale du sang contaminé - a repris l'affaire Jussieu en main. Dirigé des dizaines de perquisitions dans les deux universités de Paris-VI, Paris- VII, à l'Institut de Physique du Globe, au ministère de l'Education, de la Santé, de l'Emploi. Auditionné des centaines de personnes. Saisi des milliers de documents. Des tonnes de cartons sont stockés à l'Oclaesp, l'Office central de Lutte contre les Atteintes à l'Environnement et à la Santé publique. En attente d'être analysés. Ironie du sort, ces documents, comme tout ce qui sort des locaux de Jussieu, doivent d'abord être désarmantes. «Mais il n'y a personne pour s'en occuper, déplore-t-elle. Si l'Etat ne dégage pas plus de moyens, le procès n'aura pas lieu avant au moins dix ans !» Ms en cause, l'Etat n'a pas l'air pressé que justice se fasse. Il y a deux ans, la juge a prononcé la mise en examen des deux présidents de l'université, en tant que personnes morales, pour non-application des réglementations. Prochaine étape : la mise en examen de personnes physiques. «On refuse les coupables emblématiques, on veut que toutes les têtes tombent», martèle Me Ledoux, l'avocat des victimes de Jussieu. En ligne de mire, les chefs d'établissement, les médecins du travail, les industriels, le comité permanent amiante, un puissant lobby, puis les ministres du Travail, de l'Education nationale et de la Santé entre 1975 et 1997, et enfin l'Etat, accusé de négligence grave. «Pour auditionner tout le monde, il faudra louer le Stade de France !», s'écrie M Ledoux. En attendant, les malades succombent à la maladie. Vieillissent. Disparaissent. Les responsables aussi.
Marie VatonLe Nouvel Observateur
Source : http://hebdo.nouvelobs.com/Marie VatonLe Nouvel Observateur
Avec un budget au 29e rang Européen, de moitié de celui de l'Allemagne ou l'Angleterre, lorsque les coupables de ce massacre seront convoqués devant la justice, il est probable qu'ils seront morts de vieillesse depuis longtemps.
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