jeudi 4 octobre 2007

Cancer : L'Académie au secours des pollueurs


Faut-il que le danger soit important pour que l’Académie des sciences, celle de médecine, le Centre international de la recherche sur le cancer et la Fédération nationale des centres de lutte contre le cancer, se liguent pour nous convaincre que, finalement, le cancer serait essentiellement le résultat de comportements individuels, un pêché en quelque sorte !... Claude Pénit, biologiste ancien directeur de recherches au CNRS, que l’on connaît bien (cf. notamment La Lettre n° 1, La pollution : bof...) analyse, dans un court papier, cette proclamation. Il nous montre que l’idéologie dominante essaie, avec quelque succès il est vrai, de s’insinuer dans tous les domaines.
Les Académies de Médecine et des Sciences se sont récemment associées au Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) de l’OMS ainsi qu’à la Fédération Nationale des Centres de Lutte contre le Cancer pour publier un rapport péremptoirement intitulé « Les Causes du Cancer en France » . Ce rapport publié, il faut le noter, sans la caution des acteurs principaux de la recherche Française (INSERM, CNRS) a été très mal accueilli par les organisations écologistes et le Pr. Dominique Belpomme . La lecture de ces critiques est fortement conseillée.
En effet, les conclusions principales de ce rapport, présentées au grand public par la presse, sont les suivantes : Les cancers les plus fréquents en France sont causés par nos mauvais comportements individuels (tabagisme, alcoolisme, bronzage…). Autrement dit, les cancéreux n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes… Les facteurs liés à l’environnement (pollution atmosphérique et de l’eau, usage des pesticides, etc…) ne rendent compte que d’un infime pourcentage de ces maladies. Autrement dit, les pollueurs peuvent continuer à polluer.
Une autre conclusion, trop peu mise en exergue dans le rapport et dans la presse, est la suivante : « chez les personnes n’ayant jamais fumé(des deux sexes), aucun facteur lié au mode de vie ou à l’environnement n’a encore été scientifiquement établi pour 85% des cancers ». Il est à craindre que ce soit en fait la conclusion principale du rapport : l’incapacité des méthodes employées à déterminer les causes de l’immense majorité des cancers. Dans toute étude scientifique, les résultats ne peuvent être pris au pied de la lettre, mais seulement en fonction de la méthode utilisée, dans ce cas purement épidémiologique. La volonté de rigueur dans ce type d’étude impose de réduire au maximum les aléas. Les auteurs précisent : « Notre étude s’est limitée aux agents cancérogènes scientifiquement établis », ce qui veut dire que seuls ont été étudiés les produits dont le rôle cancérogène a été certifié par le CIRC lui-même. Or on sait que les polluants de l’air ou de l’eau sont extrêmement divers et nombreux, et que la plupart des cancers sont dus à l’intervention de facteurs multiples, dont l’interaction peut être déterminante. Le processus cancéreux est en effet un processus complexe, qui fait appel à l’action combinée de produits à proprement parler cancérogènes (radiations, hydrocarbures, goudron,benzène, et…) et de promoteurs, qui sont parfois de simples agents irritants ou cytotoxiques. Ces derniers agents provoquent des lésions inflammatoires et des proliférations cellulaires permettant aux cellules cancéreuses d’échapper aux mécanismes de défense de l’organisme qui les éliminent dans la plupart des cas. Le rapport affirme prudemment : « Le mécanisme d’action de différents facteurs de risque est souvent mal connu, d’autant que certains d’entre eux, par exemple le tabac, sont à la fois des mutagènes et des sources d’irritation et d’infection donc agents de promotion » mais il n’en déduit aucune critique réelle de ses conclusions. Par contraste, le rapport n’est pas avare de critiques vis à vis des études provenant d’autres sources et dont les conclusions sont divergentes. Toutes ces études sont rejetées comme non rigoureuses, statistiquement non significatives ou entachées d’a priori idéologique. Le présent rapport n’est pourtant pas indemne d’approximations. Ainsi, à propos de l’interactions de différents facteurs, il est écrit : « Pour estimer l’impact des interactions entre les risques et les fractions attribuables (FA) de deux facteurs a et b on peut utiliser la relation : FA = FAa + FAb-(FAa X FAb) » Étant donné que la fraction attribuable au tabac des cancers du poumon est très élevée (FAtabac = 83%) l’intervention d’un autre facteur de risque (par exemple la pollution atmosphérique) ne l’augmente que peu. Les auteurs prennent la précaution d’ajouter : « Cependant cette équation est théorique et il faut être prudent dans son utilisation ». Pourtant, deux lignes plus bas, ils avouent : « La relation ci-dessus (…) a été utilisée dans le rapport pour calculer les totaux » des fractions attribuables à l’ensemble des facteurs étudiés.
Le rapport est donc bien souvent en fait un constat d’impuissance : Pour les rayonnements ionisants, « Du fait des incertitudes, concernant l’effet des faibles doses(moins de 100 mSv) qui sont celles auxquelles les travailleurs et le public sont exposés, il est impossible de calculer un risque… ». En ce qui concerne la pollution atmosphérique : « les monographies du CIRC n’ont pas étudié l’effet global de la pollution qui associe de très nombreux agents, mais elles se sont focalisées sur certains de ses composants ».
Il n’est pas question ici de contester la validité scientifique des calculs qui sont présentés pour ce qui concerne les facteurs de risque bien identifiés, tels que le tabac ou l’alcool. Mais le caractère abrupt des conclusions sur les polluants, pratiquement mis hors de cause dans le développement des cancers en France, apparaît infondé et en réalité suspect. Ainsi, il est écrit « Il est vraisemblable que ces évaluations sous-estiment la proportion de cancers dus aux infections virales » mais on sait bien que la pollution, atmosphérique en particulier, provoque une irritation des voies aériennes (bronches, poumons) et crée des conditions favorables aux infections à répétition, en particulier virales. Même si on peut concevoir que cette potentialisation ne soit pas mesurable actuellement, encore aurait-il fallu le dire, par honnêteté et rigueur scientifique.
Le cas de l’amiante (gênant ?…) est bien vite expédié dans le rapport. Mais souvenons-nous de l’attitude de certains milieux médicaux et scientifiques officiels par rapport à ce polluant utilisé massivement dans l’industrie et la construction alors même que son effet cancérigène, suspecté depuis des lustres, était devenu totalement évident. Encore en 1996, l’Académie de Médecine (toujours prête à voler au secours des lobbies patronaux) publiait un Rapport « Amiante et protection de la population exposée à l’inhalation de fibres d’amiante dans les bâtiments publics et privés » dans lequel les risques de l’exposition non professionnelle à l’amiante étaient minimisés, contre toute évidence. Ce rapport résultait des travaux d’un groupe de travail présidé par le Pr Etienne Fournier. Ce toxicologue, membre éminent de l’Académie, fut aussi l’une des cautions médicales du Comité Permanent pour l’Amiante (CPA), lobby des industriels du secteur, et le premier directeur, entre 1980 et 1983, de l’IUTOX (International Union Of Toxicology), financé par les multinationales de la chimie et de l’agroalimentaire : Astra-Zeneca, Chevron-Texaco, Coca-Cola, Dupont de Nemours, Nestlé, Sanofi-Synthélabo...
Autre exemple : les cancers du sein et de l’ovaire provoqués par le traitement hormonal substitutif (THS) de la ménopause. Le présent rapport estime que 12,7% des cancers du sein et 10% des décès causés par ce cancer sont dus au THS, ce qui est aujourd’hui incontestable. Mais il oublie de dire qu’il a fallu attendre des années pour que des études sérieuses soient engagées sur le sujet, bien après la mise sur le marché des médicaments en cause. Comment ne pas faire le lien avec l’influence des firmes productrices des médicaments utilisés ? Comme pour l’amiante, il ne fallait pas réduire le marché énorme de ces produits : toutes les femmes sont affectées, à des degrés divers, par les troubles de la ménopause.
Méfions nous donc des rapports trop peu autocritiques, surtout quand ils sont patronnés par l’Académie de Médecine !… Le CIRC a beau dépendre de l’OMS, il n’est pas non plus à l’abri de l’influence de l’industrie, en particulier chimique, puisque son nouveau directeur, propulsé par l’administration Bush, en est issu.
Au final donc, ce Rapport n’apporte que peu d’information permettant de comprendre l’augmentation du nombre de cancers constatés depuis 20 ans (de 23% chez les hommes et de 20% chez les femmes), sauf si on se fie à l’interprétation des auteurs sur le rôle du vieillissement de la population (encore cette calamité !) et des progrès du dépistage. Surtout, il conforte les pollueurs, qui, au nom du productivisme à outrance refusent d’assumer leur responsabilités et toute mise en cause de leurs pratiques.
Plus généralement, ce rapport reflète une évolution très inquiétante de la recherche dont la source est à rechercher dans la contamination de ce secteur par l’ultralibéralisme. Il suffit d’entendre les discours du pouvoir sur la nécessaire liaison de la recherche avec la production, et la mise en avant exclusive de son rôle moteur dans la croissance et la productivité. Ce qui passe à la trappe dans ce contexte, c’est ce qui devrait être son rôle essentiel : remettre en cause, par la critique permanente de ses buts et de ses méthodes, les dogmes et les évidences apparentes, surtout quand elles arrangent les puissants.

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