
L’ouvrier Karel Stanisic a attaqué la SLN en justice parce qu’il s’estime en danger dans sa maison du quartier Doniambo. La poussière qui envahit quotidiennement sa maison contient de l’amiante.Mise en cause pour la première fois de cette manière, la SLN affirme que son usine n’en dégage pas suffisamment pour que cela représente un risque sanitaire.Sur le dos, il porte la veste du Nickel en permanence. Sur l’étagère de son salon, des photos du boulot côtoient un modèle réduit de bulldozer.Karel Stanisic, né à Bourail il y a 53 ans, est l’un des 2 000 gars de la SLN. « Je respecte cette entreprise, ils nous font bouffer, c’est pas rien », proclame-t-il.Mais depuis un an, l’ouvrier de Nouméa livre une bataille à couteau tiré au premier employeur du pays.D’abord parce que sa villa de Doniambo, où le Nickel le loge depuis 2002, était dans un état de vétusté incontestable avant sa rénovation, en septembre 2006.Ensuite parce que les déchets liés aux travaux (fibrociment, dalflex) contenaient de l’amiante, ce qu’a confirmé le laboratoire du BTP en octobre 2006. Mais qui n’est pas illégal en Calédonie. Sauf que « les dix premiers jours de la rénovation, je suis resté dans le salon avec ma femme et mes deux enfants. Ils enlevaient tout, il y avait de la poussière partout. » Enfin parce que le désamiantage de son habitation, la première opération d’une série lancée par le Nickel, n’a été fait qu’à moitié selon lui. « Tu l’as vu, le bout de fibrociment qui reste sous les combles ? », montre-t-il au visiteur qui le souhaite.La bombe des poussières amiantées. Mais la plus grosse « bombe » que Karel Stanisic va présenter au tribunal du travail, ce sont les analyses des poussières qu’il a récoltées sur des rebords de fenêtres et dans les combles. Celles qu’il est obligé de balayer tous les jours. De la « poussière rouge, comme il y en a sur les bagnoles », assure-t-il, et dont l’origine ne fait aucun doute pour lui.Les prélèvements ont été réalisés sous contrôle d’huissier et analysés par le laboratoire agréé Eurofins LHCF, de Paris. Les résultats sont clairs. Présence d’amiante chrysotile (environnemental) et crocidolite dans les combles. Traces d’amiante chrysotile sur les fenêtres.Cela met-il en danger les habitants du quartier ? « Qu’on me prouve qu’il n’y a pas d’amiante chez moi, c’est tout ce que je veux », tranche-t-il.« Il n’y a absolument pas de fibres d’amiante chez M. Stanisic, et il le sait, répond Gilles Poilvé, directeur QHSE (qualité, hygiène, sécurité et environnement) du Nickel. Qu’il y ait des fibres de chrysotile, c’est évident, ça fait partie de la géologie du pays. Mais pour quantifier la dangerosité de l’amiante, la seule mesure est atmosphérique, c’est la quantité de fibres dans l’air. » Une mesure a été effectuée dans la villa : zéro fibre. Karel Stanisic conteste par ailleurs les modalités du prélèvement.Mais « en 2003, ajoute Gilles Poilvé, des mesures de fibres ont été faites dans l’air de Doniambo, il n’y en a pas plus que dans une ville comme Paris ». Et moins, en tout cas, que ce que n’autorise la loi.Principe de précaution. « C’est tout le problème de l’amiante, la relation dose-effet, réagit André Fabre, de l’association Adeva-NC. La réglementation date de 1997 et se base sur des données totalement empiriques : les cinq fibres par litre alors relevées à Paris, parce que tous les Parisiens ne meurent pas d’un cancer de la plèvre. Mais on n’est pas du tout dans le principe de précaution. C’est aussi le problème de la Ddass, des pouvoirs publics. »Dans le quartier, on note aussi qu’avant de se trouver sur les fenêtres, les poussières étaient bien dans l’air. « C’est sans doute à cause du coup d’ouest, tout ça », ironise Karel Stanisic. L’affaire, qui devait être jugée hier, a été renvoyée. Le tribunal du travail tranchera le 31 août.
Trente ans de mauvaises surprises
Le problème de l’amiante en Calédonie, c’est trente ans de découvertes plus inquiétantes les unes que les autres. C’est dans les années 1980 que, pour la première fois, l’Inserm met en évidence une surmortalité liée aux cancers de la plèvre dans certaines communes calédoniennes. Particulièrement à Houaïlou. On met alors en accusation le pö, enduit truffé de fibres toxiques dont sont recouvertes les cases traditionnelles. C’est plus gai et ça semble plus sain…Une vaste campagne de destruction des cases recouvertes de pö a donc lieu dans les années 1990 et début 2000.Les fibres affleurent sur les pistes. Mais André Favre est persuadé que le problème ne se limite pas là. En 2005, l’Institut Pasteur et l’IRD mènent une nouvelle enquête. Il en ressort que l’amiante est plus répandu qu’on ne l’imaginait dans le sol calédonien. Que les fibres affleurent sur de nombreuses pistes non goudronnées. Ou sur des sols foulés quotidiennement par des habitants.Début 2007, une mission d’experts métropolitains se rend en Calédonie pour parfaire le travail de recensement et proposer des solutions de protection (pour la construction, la démolition, le recouvrement des pistes, etc.). Un comité a été créé au gouvernement pour mettre en œuvre les principales recommandations.
Longtemps, les industries minières ont nié tout risque sérieux lié à leur activité dans des milieux pourtant susceptibles de contenir de l’amiante. L’extraction se fait sous arrosage, et le minerai de nickel ne contient que très peu de fibres toxiques. Les filons importants sont plutôt situés au pied des massifs.
Le minerai de nickel contient peu de fibres, mais il en contient tout de même. Et les rouleurs en ont beaucoup respiré à l’époque où ils circulaient vitres ouvertes, faute de climatisation dans les camions, sur des pistes non goudronnées.
En chiffres
• 5 fibres par litre d’air, c’est la dose maximale admise par la loi dans les immeubles bâtis.
• 500 Le nombre de retraités à qui la SLN a fait passer des examens médicaux, dans le cadre d’une campagne de dépistage des maladies liées à l’amiante.
Le programme, lancé en août 2006, doit permettre l’examen de 2 000 anciens salariés. Après une radio des poumons, le chef des services médicaux du Nickel peut décider d’un scanner et d’un suivi plus précis. Le problème, pour l’association Adeva-NC, c’est qu’« aucune radio ne détectera jamais des problèmes respiratoires liés à l’amiante ».
• 500 000 La somme, en francs CFP, dépensée par Karel Stanisic pour faire réaliser deux analyses de poussières en Métropole. Il estime ses frais totaux à un million de francs.
Marc Baltzer et Philippe Frédière
Source :
http://www.info.lnc.nc/caledonie/