
Georges S. est mort en 2008, d’une maladie liée à l’amiante. Pendant vingt-trois ans, il a construit des routes pour Dumez, dans la poussière, sans protection. Son employeur a été condamné par le tribunal du travail. Une première.
Georges S. savait comment il allait mourir. En quelques semaines, dans la douleur, après avoir beaucoup maigri. « C’est comme ça qu’il décrivait ses collègues, décédés avant lui », se souvient sa veuve. « Papa a toujours dit qu’ils étaient morts de l’amiante, mais qu’ils ne le savaient pas », poursuit l’une de ses filles.
Georges S. est parti ainsi, le 16 novembre 2008, à 63 ans. Contrairement à ses collègues, il savait pourquoi : à cause d’une « asbéstose » (ou plaques pleurales), une maladie des poumons uniquement causée par l’amiante. Elle se signale par des petites douleurs au torse, de plus en plus fortes au fil des ans. « Au début, il croyait que c’était le cœur », reprend son épouse. Mais avec l’asbestose, ce sont bien les poumons qui se bouchent progressivement, jusqu’à provoquer la mort.
A l’inverse de ses amis, Georges S. a choisi d’aller en justice, après avoir fait reconnaître sa maladie comme d’origine professionnelle par la Cafat. En 2007, il a attaqué
Dumez pour faute inexcusable. Autrement dit, il a accusé l’entreprise de ne pas l’avoir protégé des poussières d’amiante, en toute connaissance de cause.
Il faut dire qu’entre-temps, ce chauffeur d’engins, passionné de géologie, a rencontré André Fabre, président de l’association des victimes de l’amiante (Adeva-NC). Ensemble, ils se sont renseignés sur les kilomètres de pistes que Georges S. avait changées en routes, avec ses collègues, de 1985 à 2001, les années de sa contamination.
Qu’il s’agisse de la Koné-Tiwaka, sur laquelle il a passé dix ans, ou des régions de Négropo, Kouaoua et Néaoua, toutes les zones comportent des sols amiantés. Nulle part, l’entreprise n’avait offert de protections à ses salariés (masques, cabines, arrosage des sols). Quant à la médecine du travail, elle n’a vu Georges S. que trois fois, durant sa carrière chez Dumez, de 1978 à 2001 : en 1987, en 1988 et en 2007. « Il y avait toujours un chantier », regrette sa veuve.
Dans un jugement rendu le 15 octobre, le tribunal du travail a estimé que Dumez aurait dû connaître le danger de l’amiante, et y remédier en temps voulu. Pour cela, il a condamné l’entreprise à rembourser à la Cafat les pensions perçues par la famille du défunt (plus de 25 millions).
« C’est historique, une première », jubile André Fabre, président de l’Adeva-NC. « Jamais, en Nouvelle-Calédonie, une entreprise n’a été condamnée pour faute inexcusable à cause de l’amiante. » Plus rare encore : cette décision concerne l’amiante environnemental.
Utilisé dans l’industrie, ce minerai mortel existe naturellement dans certains sols de la Grande Terre. Mais ses dangers ont été longtemps négligés, tant par l’Etat que par les autorités locales de santé. Alors que les premiers signalements datent de 1978, et qu’ils ont été répétés régulièrement, c’est seulement cette année qu’une réglementation a été rédigée, afin de protéger les salariés.
Le problème, pour le tribunal, était de savoir depuis quand l’employeur pouvait (et donc devait, d’après la loi) connaître les dangers de l’amiante environnemental. Pas avant 1995, a répondu Dumez, appuyée par une expertise publique (1). Dès 1980, a argué la défense de la victime, appuyée par André Fabre et par l’avocat de l’association, Jean-Paul Teissonnière, connu pour avoir défendu les irradiés de Mururoa.
Visiblement convaincus par les pièces apportées au dossier (comme un article du Monde daté de 1978, sur l’amiante environnemental en Calédonie), les juges ont condamné Dumez. L’entreprise a jusqu’au 15 novembre, pour faire appel. Contactée, Dumez n’a pas donné suite.
Marc Baltzer
(1) Réalisée par Jean-Yves Boulmier, du Bureau de recherches géologiques et minières (État).
Source :http://www.lnc.nc/
Georges S. savait comment il allait mourir. En quelques semaines, dans la douleur, après avoir beaucoup maigri. « C’est comme ça qu’il décrivait ses collègues, décédés avant lui », se souvient sa veuve. « Papa a toujours dit qu’ils étaient morts de l’amiante, mais qu’ils ne le savaient pas », poursuit l’une de ses filles.
Georges S. est parti ainsi, le 16 novembre 2008, à 63 ans. Contrairement à ses collègues, il savait pourquoi : à cause d’une « asbéstose » (ou plaques pleurales), une maladie des poumons uniquement causée par l’amiante. Elle se signale par des petites douleurs au torse, de plus en plus fortes au fil des ans. « Au début, il croyait que c’était le cœur », reprend son épouse. Mais avec l’asbestose, ce sont bien les poumons qui se bouchent progressivement, jusqu’à provoquer la mort.
A l’inverse de ses amis, Georges S. a choisi d’aller en justice, après avoir fait reconnaître sa maladie comme d’origine professionnelle par la Cafat. En 2007, il a attaqué
Dumez pour faute inexcusable. Autrement dit, il a accusé l’entreprise de ne pas l’avoir protégé des poussières d’amiante, en toute connaissance de cause.
Il faut dire qu’entre-temps, ce chauffeur d’engins, passionné de géologie, a rencontré André Fabre, président de l’association des victimes de l’amiante (Adeva-NC). Ensemble, ils se sont renseignés sur les kilomètres de pistes que Georges S. avait changées en routes, avec ses collègues, de 1985 à 2001, les années de sa contamination.
Qu’il s’agisse de la Koné-Tiwaka, sur laquelle il a passé dix ans, ou des régions de Négropo, Kouaoua et Néaoua, toutes les zones comportent des sols amiantés. Nulle part, l’entreprise n’avait offert de protections à ses salariés (masques, cabines, arrosage des sols). Quant à la médecine du travail, elle n’a vu Georges S. que trois fois, durant sa carrière chez Dumez, de 1978 à 2001 : en 1987, en 1988 et en 2007. « Il y avait toujours un chantier », regrette sa veuve.
Dans un jugement rendu le 15 octobre, le tribunal du travail a estimé que Dumez aurait dû connaître le danger de l’amiante, et y remédier en temps voulu. Pour cela, il a condamné l’entreprise à rembourser à la Cafat les pensions perçues par la famille du défunt (plus de 25 millions).
« C’est historique, une première », jubile André Fabre, président de l’Adeva-NC. « Jamais, en Nouvelle-Calédonie, une entreprise n’a été condamnée pour faute inexcusable à cause de l’amiante. » Plus rare encore : cette décision concerne l’amiante environnemental.
Utilisé dans l’industrie, ce minerai mortel existe naturellement dans certains sols de la Grande Terre. Mais ses dangers ont été longtemps négligés, tant par l’Etat que par les autorités locales de santé. Alors que les premiers signalements datent de 1978, et qu’ils ont été répétés régulièrement, c’est seulement cette année qu’une réglementation a été rédigée, afin de protéger les salariés.
Le problème, pour le tribunal, était de savoir depuis quand l’employeur pouvait (et donc devait, d’après la loi) connaître les dangers de l’amiante environnemental. Pas avant 1995, a répondu Dumez, appuyée par une expertise publique (1). Dès 1980, a argué la défense de la victime, appuyée par André Fabre et par l’avocat de l’association, Jean-Paul Teissonnière, connu pour avoir défendu les irradiés de Mururoa.
Visiblement convaincus par les pièces apportées au dossier (comme un article du Monde daté de 1978, sur l’amiante environnemental en Calédonie), les juges ont condamné Dumez. L’entreprise a jusqu’au 15 novembre, pour faire appel. Contactée, Dumez n’a pas donné suite.
Marc Baltzer
(1) Réalisée par Jean-Yves Boulmier, du Bureau de recherches géologiques et minières (État).
Source :http://www.lnc.nc/
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