Elle se bat pour la vérité
A-t-elle une passion en dehors de son travail ? La question lui laisse les yeux ronds, comme si elle avait du mal à imaginer une vie après ses dossiers. Son – petit – bureau croule sous des centaines de documents, un mur entier est occupé par une armoire remplie de classeurs sobrement annotés « Amiante »… Marie- Odile Bertella-Geoffroy ne s’arrête-t-elle donc jamais ? « C’est difficile de faire ce travail avec des horaires normaux », dit-elle. Cette juge d’instruction de 59 ans est aujourd’hui un des juges les plus craints de France : elle vient de mettre en examen deux responsables de grands labos dans l’affaire du vaccin de l’hépatite B. Avant, elle avait instruit les grands dossiers de santé publique, stigmates d’une société malade de ses progrès : le sang contaminé, la vache folle, Tchernobyl, le syndrome de la guerre du Golfe, le trafic de Subutex… Le procès de l’hormone de croissance, qu’elle a instruit de 1991 à 2005 envers et contre tout, se tient jusqu’à la fin du mois : 115 personnes sont déjàdécédées ; sept médecins sont poursuivis pour « tromperie aggravée », « homicides et blessures involontaires ».
Il y a quinze jours, dans le JDD, elle poussait un coup de gueule et demandait plus de moyens pour l’amiante. « J’ai été saisie de 32 dossiers sur 40 instruits au pôle de santé publique. Ce qui représente 350 victimes », précise-t-elle. L’amiante, rappelonsle, ferait une dizaine de morts par jour, avec sans doute « 100 000 morts à venir » *. Alors, Marie-Odile Bertella-Geoffroy s’impatiente. « Il existe un fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante, ce qui est déjà très bien, mais rien ne remplacera une instruction parallèle, la compréhension de ce qui s’est passé », dit-elle. Et de rappeler : « Le but des victimes est que cela ne se reproduise plus. Or, à ce rythme, on en a encore pour trois ans… à moins que l’on nous accorde plus d’enquêteurs. »
C’est en 2003 que le pôle de santé publique a été créé au tribunal de grande instance de Paris, à l’instar du pôle financier. Depuis, avec trois autres juges, MOBG instruit, enquête, auditionne toutes les parties, adapte un droit pénal qui n’a pas été prévu pour la santé publique, innove… On la dit méticuleuse, rigoureuse, entêtée. Elle n’a pas hésité à ordonner des perquisitions aux ministères de la Santé, de l’Agriculture, et à Matignon, au moment de Tchernobyl… Elle assume aussi les qualificatifs de « rebelle » et de « râleuse ». « Elle est surtout très seule face à une tâche écrasante, reconnaît Me Bernard Fau, avocat de parties civiles. Elle ne veut pas se tromper. » « Elle m’a donné ce que peu de juges donnent: du temps et de l’écoute, dit Jeanne Goerrian, présidente de l’Association des victimes de l’hormone de croissance. Elle est juste et mène son combat pour la vérité avec beaucoup de rigueur. »
On lui reproche parfois d’instruire trop lentement et d’être trop proche des victimes. Marie-Odile Bertella-Geoffroy s’en défend : « Je ne suis pas dans la compassion. Plutôt dans l’écoute. Comment faire autrement avec des personnes qui ont perdu des proches ? Mais mon travail principal reste la recherche d’éventuels dysfonctionnements, l’enquête. » Le procès de l’hormone de croissance, qui se termine après seize ans d’instruction, est-il pour elle une reconnaissance ? Elle rappelle que celui du sang contaminé s’est soldé par un non-lieu pour les conseillers ministériels après des années d’instruction. « Une vraie blessure », avoue-t-elle.
* « Amiante : 100 000 morts à venir », par François Malye (éd. le Cherche Midi).
Par Sophie Pasquet
Source : http://www.elle.fr/
A-t-elle une passion en dehors de son travail ? La question lui laisse les yeux ronds, comme si elle avait du mal à imaginer une vie après ses dossiers. Son – petit – bureau croule sous des centaines de documents, un mur entier est occupé par une armoire remplie de classeurs sobrement annotés « Amiante »… Marie- Odile Bertella-Geoffroy ne s’arrête-t-elle donc jamais ? « C’est difficile de faire ce travail avec des horaires normaux », dit-elle. Cette juge d’instruction de 59 ans est aujourd’hui un des juges les plus craints de France : elle vient de mettre en examen deux responsables de grands labos dans l’affaire du vaccin de l’hépatite B. Avant, elle avait instruit les grands dossiers de santé publique, stigmates d’une société malade de ses progrès : le sang contaminé, la vache folle, Tchernobyl, le syndrome de la guerre du Golfe, le trafic de Subutex… Le procès de l’hormone de croissance, qu’elle a instruit de 1991 à 2005 envers et contre tout, se tient jusqu’à la fin du mois : 115 personnes sont déjàdécédées ; sept médecins sont poursuivis pour « tromperie aggravée », « homicides et blessures involontaires ».
Il y a quinze jours, dans le JDD, elle poussait un coup de gueule et demandait plus de moyens pour l’amiante. « J’ai été saisie de 32 dossiers sur 40 instruits au pôle de santé publique. Ce qui représente 350 victimes », précise-t-elle. L’amiante, rappelonsle, ferait une dizaine de morts par jour, avec sans doute « 100 000 morts à venir » *. Alors, Marie-Odile Bertella-Geoffroy s’impatiente. « Il existe un fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante, ce qui est déjà très bien, mais rien ne remplacera une instruction parallèle, la compréhension de ce qui s’est passé », dit-elle. Et de rappeler : « Le but des victimes est que cela ne se reproduise plus. Or, à ce rythme, on en a encore pour trois ans… à moins que l’on nous accorde plus d’enquêteurs. »
C’est en 2003 que le pôle de santé publique a été créé au tribunal de grande instance de Paris, à l’instar du pôle financier. Depuis, avec trois autres juges, MOBG instruit, enquête, auditionne toutes les parties, adapte un droit pénal qui n’a pas été prévu pour la santé publique, innove… On la dit méticuleuse, rigoureuse, entêtée. Elle n’a pas hésité à ordonner des perquisitions aux ministères de la Santé, de l’Agriculture, et à Matignon, au moment de Tchernobyl… Elle assume aussi les qualificatifs de « rebelle » et de « râleuse ». « Elle est surtout très seule face à une tâche écrasante, reconnaît Me Bernard Fau, avocat de parties civiles. Elle ne veut pas se tromper. » « Elle m’a donné ce que peu de juges donnent: du temps et de l’écoute, dit Jeanne Goerrian, présidente de l’Association des victimes de l’hormone de croissance. Elle est juste et mène son combat pour la vérité avec beaucoup de rigueur. »
On lui reproche parfois d’instruire trop lentement et d’être trop proche des victimes. Marie-Odile Bertella-Geoffroy s’en défend : « Je ne suis pas dans la compassion. Plutôt dans l’écoute. Comment faire autrement avec des personnes qui ont perdu des proches ? Mais mon travail principal reste la recherche d’éventuels dysfonctionnements, l’enquête. » Le procès de l’hormone de croissance, qui se termine après seize ans d’instruction, est-il pour elle une reconnaissance ? Elle rappelle que celui du sang contaminé s’est soldé par un non-lieu pour les conseillers ministériels après des années d’instruction. « Une vraie blessure », avoue-t-elle.
* « Amiante : 100 000 morts à venir », par François Malye (éd. le Cherche Midi).
Par Sophie Pasquet
Source : http://www.elle.fr/
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