lundi 21 novembre 2016

Vingt ans après les premières plaintes, le souffle long du dossier de l’amiante

C’était il y a vingt ans, jour pour jour. Ce 2 octobre 1996, deux ouvriers d’Eternit Thiant ouvrent la boîte de pandore de l’amiante. Ils souffrent d’un mésothéliome qui les emportera un et deux ans après. Le début d’une saga pénale de l’amiante qui, aujourd’hui, n’a toujours pas abouti.
Ce 2 octobre 1996, le procureur Éric de Montgolfier reçoit sur son bureau les premières plaintes françaises de l’amiante. Trois mois avant que le gouvernement interdise (enfin) son utilisation. Le point de départ d’une affaire nationale qui, aujourd’hui, piétine encore. Cet automne-là, Myrtil Mériaux et Émile Delhaye déposent à Valenciennes une plainte contre X pour «  empoisonnement et atteinte à l’intégrité physique  ». Les ouvriers d’Eternit Thiant sont soutenus par leur syndicat, qui porte également plainte pour infraction à la législation du travail. La CGT se base sur une inspection de février et ses douze pages d’infractions relevées sur le site historique du groupe. Émile et Myrtil meurent en 1997 et 1998. Mais la machine est lancée.
« Vous pouvez expliquer à ma femme ce qu’elle devra faire quand je serai mort ? »
Les syndicalistes des cinq sites français d’Eternit et d’ailleurs se sont rencontrés. Le professeur Pézerat, directeur de recherche au CNRS, a confirmé leurs craintes. Les langues se délient. Celles de ceux qui souffrent, ceux qui avaient pourtant hésité à pointer du doigt une profession pour ne pas fermer ses usines. Ce mois d’octobre 96, des ouvriers se réunissent dans une salle de la mairie de Thiant. Le Comité amiante prévenir et réparer (CAPER) est né. Des victimes de Thiant et de tout le Valenciennois affluent. «  Pendant ce temps, la plainte au pénal dormait dans les tiroirs  », souffle la mémoire des lieux. Martine Fromont ne fléchit pas. La responsable administrative et juridique du CAPER a pourtant depuis compilé 1 700 dossiers. Autant de familles, de larmes, de désillusions. «  Vous pouvez expliquer à ma femme ce qu’elle devra faire quand je serai mort ?  » Des promesses, aussi, aux disparus. Ces membres du bureau du CAPER progressivement fauchés par l’amiante. Comme plus de 180 autres.

Poussières

Ce n’est qu’en 2009 que le dossier pénal connaît un soubresaut. «  Après avoir pris la poussière plus de dix ans à Valenciennes  », il est transmis à Paris, qui centralise les plaintes. À Thiant, des gendarmes auditionnent. Des mises en examen suivent. La même année, un procès gigantesque s’ouvre de l’autre côté des Alpes : 3 000 familles s’opposent à Eternit. «  Même société, mêmes conditions de travail  », assure le président du CAPER Jean-Michel Despres. Logique que les Nordistes explosent de joie, en 2012, avec la condamnation à 16 puis 18 ans de prison de deux responsables d’Eternit. «  On reprenait confiance, on y a tous cru…  » Courte euphorie, Rome annule tout en 2014.

Désillusions

À la même période, les Valenciennois pensent enfin s’installer au tribunal correctionnel de Paris : « L’instruction du dossier Eternit était bouclée fin 2013. On nous avait promis un procès en 2014. Rien.  » En 2013, la juge d’instruction en charge de l’affaire est mutée. Deux ans après, les mises en examen de responsables publics et de membres du lobby de l’amiante sont annulées.
Et voilà que fin janvier 2016, l’instruction ordonne une expertise sur les liens entre la fibre cancérogène et certaines maladies. Le pré-rapport devait être remis ce vendredi. Très dur à digérer pour des victimes qui voient encore s’éloigner leur heure, alors que le temps court. Les malades disparaissent, comme les mis en examen qui ne sont plus que quatre. L’emblématique Joseph Cuvelier décède l’été 2014. Un des descendants du grand patron d’Eternit qui avait installé ses navires amiraux dans le Nord, dès 1922.
« On continue le combat. On se le doit, on le doit. Au nom de toutes les victimes qui nous ont quittés, toutes celles d’aujourd’hui et celles qui nous quitteront. »

Au CAPER de Thiant, tout est déjà prêt : «  On sait qui ira témoigner, on a déjà préparé un planning pour se relayer. » Difficile, pourtant, d’espérer quelque chose avant 2018, estime leur conseil Me Topaloff. Martine Fromont couve une colère sourde. «  En vingt ans, on a tout eu, la satisfaction, le dégoût, l’espoir et le désespoir. On ne cherche pas la vengeance mais une condamnation morale, la vérité : ils savaient pertinemment que c’était dangereux et ils ont préféré le profit à l’humain. » La tête haute : «  On continue le combat. On se le doit, on le doit. Au nom de toutes les victimes qui nous ont quittés, toutes celles d’aujourd’hui et celles qui nous quitteront. »
«L’Arlésienne de la justice»
Le plus gros scandale sanitaire que la France ait jamais connu. Certes, l’indemnisation (aujourd’hui à la baisse) des victimes de l’amiante aura été plus réactive avec le FIVA, dès 2001. Mais aucun procès pénal n’a encore eu lieu. Industriels, hauts fonctionnaires et responsables publics n’ont toujours pas répondu de la mise en danger de la vie de milliers de salariés, de leurs familles, de leurs voisins. «  Le procès pénal de l’amiante, c’est l’Arlésienne de la justice. On l’annonce, on l’attend. Il ne vient pas. Les années passent. Les victimes trépassent. La justice s’efface. Vingt ans d’instruction et le procès n’est toujours pas en vue !  »
Dans son dernier bulletin, l’Association nationale de défense des victimes de l’amiante (ANDEVA) chronique amèrement un dossier qui semble mettre autant de temps à connaître une issue que l’amiante à être interdite. «  Des dossiers qui dorment pendant des années, puis des auditions, des perquisitions, des dizaines de milliers de pages de pièces, des mises en examen et des non-lieux prononcés, annulés, puis à nouveau prononcés, puis annulés… Et, vingt ans après, une expertise scientifique qui allonge encore l’instruction de tous les dossiers. »
Fin janvier, les juges du pôle de santé publique de Paris, en charge des 27 dossiers « amiante » (dont le plus emblématique est celui d’Eternit), demandaient en effet à un collège d’experts de se prononcer sur les liens entre la fibre cancérogène interdite en France depuis 1997 et certaines maladies. Ironie des dates, l’expertise générale (plutôt que plusieurs individuelles) devait être rendue au plus tard ce vendredi 30 septembre… Vingt ans après la première plainte.

«Un Hiroshima silencieux»

Selon les autorités sanitaires, l’amiante pourrait provoquer jusqu’à 100 000 décès d’ici à 2025. «  Un Hiroshima silencieux  » dit Me Teissonnière, un des avocats des parties civiles. Ces minéraux à texture fibreuse, utilisés sous de nombreuses formes par l’industrie, séduisent les reconstructeurs de la France de 1920. Eternit, qui deviendra le premier producteur français d’amiante-ciment, bâtit son succès ces années-là après avoir acquis plusieurs brevets. Depuis ses premières usines nordistes de Prouvy et Thiant, séparées par l’Escaut, Eternit construira un empire.
L’utilisation de l’amiante n’est interdite que le 1er janvier 1997, après la publication d’un rapport accablant de l’INSERM. Entre-temps, seul un timide décret réglementant «  son usage contrôlé  » (il fixait une valeur limite d’exposition) voyait le jour, en 1977. Un moyen de retarder l’interdiction, un empoisonnement à petite dose légitimé, fustigent ses détracteurs, qui dénoncent une logique économique primant sur la santé collective. Le puissant lobby industriel du Comité permanent amiante (CPA), en rapport avec différents ministères, fera également échouer une tentative européenne d’interdire l’amiante, en 1991.
La nocivité du matériau est pourtant connue depuis la fin du XIXe siècle. Le danger de ces fibres microscopiques qui sclérosent mortellement les poumons est attesté dans les années cinquante : un tableau des maladies professionnelles en témoigne dès août 1950. Ce qu’avançait aussi Jean-Pierre Grignet, médecin émérite décédé en 2014 et vieux combattant des dangers de l’amiante. À quelques kilomètres des usines Eternit, le pneumologue denaisien a vu se multiplier les cas de mésothéliome, ce cancer de la plèvre causé par l’exposition aux fibres de l’amiante et qui peut surgir des dizaines d’années après. Il dénonçait, depuis, plus de quarante nouveaux cas de maladies de l’amiante détectés chaque année dans son service de l’hôpital de Denain.
Source : http://www.lavoixdunord.fr/

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