dimanche 8 février 2009

Identification, soins, suivi post-professionnel

Cette première table ronde a réuni Eric Jonkheere, responsable de l’Association belge des victimes de l’amiante (Abeva), Omar Brixi, médecin et Annie Thébaud-Mony, directrice de recherche à l’Inserm et porte-parole de Ban-Asbestos France.
« J’ai grandi à 300 mètres des usines Eternit, à 40 km au nord de Bruxelles. Ma famille a payé et paie toujours un lourd tribut à l’amiante ». Le président de l’Abeva, Eric Jonkheere, raconte : un père ingénieur chez Eternit. Sa mère ne travaillait pas et élevait leurs cinq enfants. « Une immense déchetterie, à l’arrière de notre jardin. Cette décharge, nous y courions. C’était notre terrain de jeu. Grande entreprise "paternaliste", dans une région rurale, la société Eternit grantissait l’emploi des familles, avec la bénédiction des syndicats. » La dangerosité de l’amiante, on en parlait très peu : « La télévision belge a commencé à l’évoquer dans les années 1970. Mais, chez nous, sa mise en cause fut très lente ».
Une famille décimée par l’amiante Après son père, qui décède à 57 ans d’un mésothéliome -ce cancer de la plèvre caractéristique d’une exposition à l’amiante-, ce sera le tour de sa mère. Mésothéliome aussi. « N’ayant pas travaillé dans l’entreprise, avant de mourir, elle comprend et voit poindre la menace sur ses enfants. Mais les victimes environnementales ne sont pas recensées », dit encore le responsable de l’Abeva [1]. A l’époque, c’est 42 000 euros d’indemnisation pour une personne décédée par mésothéliome. En échange, la famille s’engage à ne pas intenter d’action en justice. C’est la règle. A prendre ou à laisser. Suite à son décès, en 2000, tous ses enfants passent des examens. « Les experts sont effarés par la quantité d’amiante ingérée par nous tous. » L’un de ses frères décède en 2003, à 43 ans. Un autre apprend en 2007 qu’il est lui aussi atteint. Mésothéliome, toujours et encore.
Entre-temps, un Fonds pour les victimes de l’amiante (Afa) est créé en Belgique. Il sera effectif au 1er avril 2007. Les personnes atteintes de mésothéliome ont droit à une pension de 1 500 euros par mois. C’est ce que touche Stéphane, le frère d’Eric. Mais, là encore, les victimes acceptent de renoncer à toute action judiciaire. Clause qui, en France, n’est pas de vigueur. Les Belges attendraient d’un droit européen que la règle française s’applique partout. `
« La consommation d’amiante par habitant, en Belgique, a probablement été la plus élevée au monde, dit encore Eric Jonkheere. Mais il n’y a jamais eu de débat public sur cette question dans notre pays. Le suivi post-professionnel est peu appliqué. Qu’attend-t-on pour développer la recherche médicale sur le mésothéliome. Combien de victimes faudra-t-il ? », s’insurge le responsable associatif.
En France, des chiffres flous, un système aveugle Omar Brixi, quant à lui, va s’attarder sur la problématique des chiffres et les controverses sur ces chiffres. Pour le médecin, la France a bien un système d’information sur les cancers, mais un système « aveugle », inopérant. « Pour les mésothéliomes, le nombre de nouveaux cas par an, pour 2005, est de 906. Entre 1980 et 1995, ils ont augmenté régulièrement de 5 % par an. Il y aurait soit-disant une décrue entre 2000 et 2005. Pourquoi ? Nos données sont-elles fiables ? »
Omar Brixi s’interroge, prenant d’autres exemples : « Nous avons en France, 21 registres du cancer. Mais nous sommes incapables de retrouver l’adresse des personnes atteintes. Par conséquent, nous ne pouvons retrouver leur profession, leur exposition ». Pour le médecin, nous ne disposons donc pas de données scientifiques fiables. « On ne peut pas dire que nos experts soient malhonnêtes mais le système, trop fermé, les rend courts d’esprit », remarque l’ex-expert santé des Mutuelles de France.
Concernant les suivis médicaux – post-professionnels et de consolidation –, « il faut arrêter de densifier le maquis. Les informations aux intéressés sont insuffisantes et les démarches trop complexes. » Cependant Omar Brixi conclut sur une note optimiste : « La Cour des Compte elle-même le reconnaît : les cancers professionnels ne sont pas suffisamment dépistés en France [2]. Mais le Plan Cancer 2009-2012 offre une opportunité d’être écoutés. Le 2e Plan national Santé-Environnement (Pnse2) devrait comprendre une forte composante santé au travail. Dans les entreprises, l’instauration du document unique (DU) est un véritable acquis. Mais il n’est pas appliqué de la même manière dans tous les pays d’Europe. Il faut se l’approprier afin que les Pme et Tpe n’échappent pas au dispositif. »
En Seine-Saint-Denis, 84 % des patients exposés à des cancérigènes Chercheuse au Cnrs et porte-parole de Ban-Asbestos [3], Annie Thébaud-Mony résume succintement la démarche engagée depuis 2002, en Seine-Saint-Denis sur les cancers profesionnels, au sein du Giscop 93 [4]. « Nous avons, avec le concours d’équipes hospitalières, créé une enquête permanente. Depuis 2002, ce sont quelque 837 parcours professionnels que nous avons reconstitués. Ce ne sont pas quelques cas mais 84 % des patients qui ont été exposés à des cancérigènes. Avec, souvent, des poly-expositions très lourdes, dont celle à l’amiante ». Il ressort de cette enquête que les salariés du Btp, de la métallurgie, des garages et de la maintenance d’appareils sont parmi les plus exposés. On retrouve également de nombreux salariés d’entreprises sous-traitantes ou travaillant en intérim. Ce sont en général des cancers arrivant précocément. 45% des personnes ayant été exposées ne peuvent prétendre à une reconnaissance en maladie professionnelle. Et, sur les 246 personnes ayant déjà déclaré une maladie professionnelle, seulement 146 d’entre elles ont effectivement vu leur maladie reconnue : essentiellement des pathologies dues à l’amiante. « Il ne faut pas que l’amiante soit l’arbre qui cache la forêt », récuse la chercheuse. Pour ce faire, elle avance plusieurs propositions : - Le droit à la cessation anticipée d’activité, au-delà de l’amiante, devrait être étendu à l’exposition à d’autres cancérogènes. - Pour les victimes de l’amiante, il est important de reconnaître le cancer du poumon – hors fibrose – comme une pathologie due à l’amiante. C’est le cas en France. Mais il faudrait que ce soit vrai dans tous les pays de l’UE. L’Europe ne doit pas tirer les droits vers le bas. - Une information, plus large, des travailleurs est encore à mettre en place concernant les dangers de l’amiante. Mettre en place un étiquetage commun, dans tous les pays européens. - Prévention : la sanction pénale doit amener les employeurs à opter, davantage encore, pour la prévention. A l’encontre de ceux qui ont sciemment utilisé l’amiante, il faudrait avoir recours au dépôt de plainte pour « homicide volontaire » et non pas « involontaire ».
En tant que porte-parole de Ban Asbestos France, Annie Thébaud-Mony rappelle les deux principaux objectifs de l’association : aboutir à une interdiction mondiale de l’amiante et à la création d’un tribunal pénal international pour pouvoir juger les grands patrons de l’amiante, tels ceux d’Eternit.
Source : http://www.viva.presse.fr/

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