Yves-Marie Lefelle préfère la mer à marée haute. Les vagues en colère, contre la plage indifférente. Il aime se promener sur la digue de Malo-les-Bains avec son chien, les matins où il peut, où il n’est pas trop essoufflé. Vers 7 h, quand l’air est encore respirable.Yves-Marie aime bien y être un peu seul. « J’essaie de regarder, plutôt que de penser. » D’ici, on voit l’ancien site des chantiers navals de Dunkerque, qu’on a pleurés, comme ses fournisseurs, quand ils ont mis la clé sous la porte à la fin des années 80. On y entrait de père en fils, sans crainte du chômage.Comme Yves-Marie, 63 ans bientôt. « J’ai raté le certif’ un vendredi. Le lundi, je partais travailler avec ma gamelle ! » À 13 ans et demi, même pas l’âge légal. Mais on ne faisait pas d’histoires : « J’étais petit, je pouvais me faufiler partout dans la salle des pompes, le ballast : pratique ! Bien après, j’ai repensé à ces fameuses paillettes qui volaient partout... » Son père a fait là toute sa carrière de soudeur. Il est mort d’un cancer. Lorsqu’il a fallu se reconvertir, Yves-Marie s’est occupé d’espaces verts, « au grand air ».Sur la digue, quand il commence à croiser des joggers, Yves-Marie sait qu’il est temps de rentrer vers son jardin, sa femme, son petit-fils de trois ans, sa vie pas vraiment paisible de retraité. Un jour, alors qu’il jouait au foot au club de Malo, il n’a pas pu suivre le gamin qui courait devant lui. À bout de souffle. Le médecin du travail a parlé d’un « essoufflement », a tout de même conseillé un pneumologue.
« De la chance » Un professeur en blouse blanche de Lille a dit à Yves-Marie : « Je vous donne six mois, un ou vingt ans. Maintenant, en sortant d’ici, vous pouvez être fauché par une voiture... » Une épée de Damoclès qu’on a tous, mais qui, chez Yves-Marie, lui chatouille les poumons.« Plaques pleurales », disent les toubibs, qui qualifient ces lésions de la plèvre de « bénignes ». Même si elles sont irréversibles et qu’au stade ultime, elles s’appellent « mésothéliome » (cancer de la plèvre) : « Quand on prononce ce mot, on sait que c’est la fin. » Yves-Marie sait : il a vu pas mal de copains partir comme ça. De son portefeuille, parmi des photos, il sort juste l’annonce, découpée dans le journal, du décès de son meilleur ami, à 58 ans.Pas son portrait : il le garde, avec celui de son père, pour le brandir lors des marches, avec les autres victimes et veuves de l’amiante. Une association régionale, d’où ont émergé les premières plaintes en France, à qui Yves-Marie doit, comme d’autres, « une fière chandelle » : elle lui a conseillé des examens, l’a aidé à remplir son dossier médico-judiciaire, « épais comme le bottin ».Depuis, Yves-Marie est de toutes les manifestations, à Dunkerque, aux tribunaux de Lille, Douai, à Paris. Ces rassemblements, où « on se comprend à demi-mots », font « du bien et du mal ». Parce qu’« on s’accroche ensemble à l’espoir d’un procès contre une injustice ». Parce qu’« on apprend forcément des mauvaises nouvelles ».Au début, en 2004, les veuves étaient 170 à Dunkerque. Aujourd’hui, elles sont 370. « Moi, ça va, j’ai de la chance : j’ai eu le temps de connaître mon petit-fils, estime Yves-Marie. Pourvu que je puisse voir ce procès, le crime puni. » Poison Il dit que « c’est une maladie qui vous fait mal là », en montrant la tête. L’amiante empoisonne les entrailles. Et l’argent, « important pour la reconnaissance », envenime les relations familiales et amicales. Car la vie d’un ouvrier exposé à l’amiante – et même son calvaire s’il se chope un cancer qui fait qu’il n’arrive « même plus à lacer ses godasses » –, ça a un prix, dans les procédures civiles : 30 000 E de préjudice moral pour sa veuve, 3 000 à 8 000 E par enfant. Alors « déjà qu’on ne sait pas toujours quoi dire à un malade »...Surtout qu’un malade en sursis, ça ne se voit pas. Pas comme un autre « accident » du travail, un doigt coupé par exemple. Yves-Marie est bien portant, il fait même plus jeune que son âge. « Pas de régime : j’ai peur de maigrir. » Peur des symptômes : « Chaque fois qu’on a un rhume, on se dit : pourvu que ce ne soit pas "ça" qui s’aggrave. » Le seul « traitement » ? Juste un scanner tous les six ans. Et aussi un inhalateur, comme pour l’asthme.Yves-Marie tient à préciser : « C’est pour l’entourage que c’est le plus dur, ceux qui vont rester. » Le grand-père pense qu’il s’occupe « peut-être trop » de son petit-fils. « Je veux lui apprendre le plus de choses possible, pour que ça lui reste.» Ensemble, ils jouent beaucoup, regardent pousser les fleurs du jardin, enterrent un moineau tombé du nid, ne disent jamais de gros mots. Comme « scanner » ou « cancer ». Alors tant pis si, à marée haute, la plage est plus petite. L’horizon est le même.
Source : http://www.lavoixdunord.fr/
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