Alain Taoulit est pudique. Il a 62 ans, marié, une fille de 40 ans, quatre petits-enfants. Depuis deux ans, il est retraité de la centrale EDF du Havre où il exerçait son métier de chaudronnier
« J’ai travaillé à la centrale du 1er juillet 1981 au 28 février 2005. J’ai été reconnu amianté et mis en maladie professionnelle en 2006 grâce au programme de dépistage du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). Je voudrais dire tout de suite que le rapport dénoncé par les collègues m’a mis très en colère. La direction est au courant depuis longtemps. Elle préfère fermer les yeux en envoyant les gens au casse-pipe, tout ça pour le profit. Le pognon plutôt que la santé des employés. Si je parle, c’est pour mon collègue qu’on a enterré il y a deux semaines. Ceux qui sont malades savent que leurs jours sont comptés. Nous vivons en sursis. » Interrogé sur le suivi médical, il est perplexe : « On passe un scanner tous les deux ans, en même temps qu’une visite avec un pneumologue qui vient spécialement de Rouen au centre hospitalier du Havre. Sinon, il n’y a rien d’autre. »
Ses symptômes l’épuisent quotidiennement. « J’ai une grande insuffisance respiratoire. Je suis très fatigué. Je présente des plaques pleurales au niveau de la gorge. J’essaie d’avoir une hygiène de vie irréprochable, mais je sais que ce n’est pas ça qui me guérira. On ne guérit pas de cette saloperie. » Un moment de silence avant de reprendre. « Là où j’en veux à la direction d’EDF, c’est qu’on nous sollicitait pour gratter des joints sur des brides et faire du meulage alors qu’elle savait pertinemment qu’il y avait de l’amiante. Un de nos directeurs, Peutot, avait même rédigé une note pour le signaler en 1978. Vous voyez que ça ne date pas d’hier ! »
Il y a peu de temps, l’ancien directeur de la centrale EDF, Pierre Peutot, est décédé d’un cancer causé par l’amiante… Comment vit-on le quotidien en étant condamné ? La réponse d’Alain est sage : « Le mieux, c’est de prendre la vie au jour le jour. Avec ma femme, on a décidé de ne parler de l’amiante ni de la maladie. Je sais que je vais mourir. L’issue est fatale. Ne pas en parler évite de ruminer tout le temps. » Il reprend son souffle : « La phase terminale de la maladie se passe généralement à l’hôpital. Ce sera bien assez dur comme ça pour tous. »Que souhaite-t-il pour les autres employés de la centrale ? « Pour les malades comme pour moi : vivre le plus longtemps possible sans souffrance. Pour les autres, en activité, il est urgent de réagir, il s’agit de leur santé. Moi, je suis foutu. »
Des dangers pressentis dès 1978
En 2000, la CGT locale et Mme Cadet, veuve d’un agent EDF du Havre, décédé en 1999 d’un cancer imputable à l’amiante, déposaient une plainte pour « empoisonnement et mise en danger de la vie d’autrui ». Une pièce importante va très bientôt être versée au dossier : c’est une note de service de trois pages intitulée « Prévention des risques dus à l’inhalation des poussières d’amiante », datée du 13 novembre 1978. L’auteur de ce texte est Pierre Peutot. A l’époque, il occupait le poste de directeur de la centrale thermique du Havre. Un extrait : « […] Il est donc logique, dès maintenant, de limiter son utilisation (amiante) en raison de ce risque, même s’il n’est pas possible actuellement d’en apprécier l’importance réelle. » La note recommandait d’éviter pour les employés les inhalations trop importantes et préconisait également dispositions réglementaires et conseils pratiques destinés au personnel. L’instruction est toujours en cours.
Edition France Soir du lundi 9 juin 2008 n°19818 page 2
Source : http://www.francesoir.fr
« J’ai travaillé à la centrale du 1er juillet 1981 au 28 février 2005. J’ai été reconnu amianté et mis en maladie professionnelle en 2006 grâce au programme de dépistage du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). Je voudrais dire tout de suite que le rapport dénoncé par les collègues m’a mis très en colère. La direction est au courant depuis longtemps. Elle préfère fermer les yeux en envoyant les gens au casse-pipe, tout ça pour le profit. Le pognon plutôt que la santé des employés. Si je parle, c’est pour mon collègue qu’on a enterré il y a deux semaines. Ceux qui sont malades savent que leurs jours sont comptés. Nous vivons en sursis. » Interrogé sur le suivi médical, il est perplexe : « On passe un scanner tous les deux ans, en même temps qu’une visite avec un pneumologue qui vient spécialement de Rouen au centre hospitalier du Havre. Sinon, il n’y a rien d’autre. »
Ses symptômes l’épuisent quotidiennement. « J’ai une grande insuffisance respiratoire. Je suis très fatigué. Je présente des plaques pleurales au niveau de la gorge. J’essaie d’avoir une hygiène de vie irréprochable, mais je sais que ce n’est pas ça qui me guérira. On ne guérit pas de cette saloperie. » Un moment de silence avant de reprendre. « Là où j’en veux à la direction d’EDF, c’est qu’on nous sollicitait pour gratter des joints sur des brides et faire du meulage alors qu’elle savait pertinemment qu’il y avait de l’amiante. Un de nos directeurs, Peutot, avait même rédigé une note pour le signaler en 1978. Vous voyez que ça ne date pas d’hier ! »
Il y a peu de temps, l’ancien directeur de la centrale EDF, Pierre Peutot, est décédé d’un cancer causé par l’amiante… Comment vit-on le quotidien en étant condamné ? La réponse d’Alain est sage : « Le mieux, c’est de prendre la vie au jour le jour. Avec ma femme, on a décidé de ne parler de l’amiante ni de la maladie. Je sais que je vais mourir. L’issue est fatale. Ne pas en parler évite de ruminer tout le temps. » Il reprend son souffle : « La phase terminale de la maladie se passe généralement à l’hôpital. Ce sera bien assez dur comme ça pour tous. »Que souhaite-t-il pour les autres employés de la centrale ? « Pour les malades comme pour moi : vivre le plus longtemps possible sans souffrance. Pour les autres, en activité, il est urgent de réagir, il s’agit de leur santé. Moi, je suis foutu. »
Des dangers pressentis dès 1978
En 2000, la CGT locale et Mme Cadet, veuve d’un agent EDF du Havre, décédé en 1999 d’un cancer imputable à l’amiante, déposaient une plainte pour « empoisonnement et mise en danger de la vie d’autrui ». Une pièce importante va très bientôt être versée au dossier : c’est une note de service de trois pages intitulée « Prévention des risques dus à l’inhalation des poussières d’amiante », datée du 13 novembre 1978. L’auteur de ce texte est Pierre Peutot. A l’époque, il occupait le poste de directeur de la centrale thermique du Havre. Un extrait : « […] Il est donc logique, dès maintenant, de limiter son utilisation (amiante) en raison de ce risque, même s’il n’est pas possible actuellement d’en apprécier l’importance réelle. » La note recommandait d’éviter pour les employés les inhalations trop importantes et préconisait également dispositions réglementaires et conseils pratiques destinés au personnel. L’instruction est toujours en cours.
Edition France Soir du lundi 9 juin 2008 n°19818 page 2
Source : http://www.francesoir.fr
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